Sans-papiers : la grève d'une vie...

Publié le par LCR 06 OUEST

 

LE MONDE, article publié le 12.12.08

 

Ils sont vingt et un, maçons d'origine africaine, travailleurs illégaux. Comme des centaines de clandestins, ils ont décidé d'occuper les locaux de leur employeur pour être,enfin, régularisés.

                       

Adama s'est levé le premier. C'est lui qui est chargé du repas. Hier soir, sur le réchaud électrique, il a longuement fait mijoter une pièce d'agneau dans un faitout qu'il déplace à bout de bras et en silence aux premières lueurs de l'aube. L'homme a une petite barbiche et trente années sur les épaules mais, depuis qu'il a été régularisé, la vie lui semble d'un coup moins lourde. On annonce de la neige pour aujourd'hui et, dans le matin qui se lève sur le piquet de grève, c'est un homme affairé : avec le repas, avec toutes les choses auxquelles il doit désormais penser pour finir de mettre sa vie d'aplomb : aller chercher les papiers pour la carte Vitale, passer à la banque, et en terminer proprement avec cette grève – il ne s'agit pas, sous prétexte que seize d'entre eux ont obtenu leurs papiers, de laisser choir les cinq autres qui les attendent encore.

 

Massy, dans l'Essonne. Une zone industrielle comme il en a tant poussé ces dernières années. Un local qui donne sur la voie express, et le va-et-vient des avions qui décollent d'Orly. Ici, vingt et un travailleurs sans papiers occupent depuis deux mois le dépôt de leur entreprise : Les Maçons parisiens. Vingt et un corps las et rompus, peu habitués à l'inaction et qui, pour tromper le temps, sur le damier de matelas, cherchent à retenir la nuit.

 

C'est par un matin semblable que tout a commencé. C'est toujours le matin que débutent les occupations ; que les salariés sans papiers débarquent, drapeaux et tracts à la main, pour réclamer ce à quoi ils ont droit : leur régularisation. Eux qui travaillaient avec de faux papiers – secret de Polichinelle – depuis des années veulent sortir de l'illégalité. Car tout a changé : l'article 40 de la loi Hortefeux pour expulser les indésirables et favoriser une "immigration choisie" stipule en effet qu'une entreprise est désormais en droit d'utiliser des travailleurs immigrés si la "tension" économique le justifie. Pour cela, aujourd'hui il suffit que l'employeur signe une promesse d'embauche et s'acquitte d'une taxe à l'entrée sous forme d'une contribution à l'Anaem, l'agence nationale de l'accueil des étrangers et des migrations. 850 euros pour un salaire inférieur à 1 500 euros mensuels, le double pour un salaire supérieur.

 

Lorsque François Mortegoutte, le patron des Maçons parisiens – société coopérative ouvrière de production, qui emploie 250 personnes –, a vu débarquer les banderoles rouges de la CGT, le 17 septembre, il a d'abord cru à une blague. De mémoire de Mortegoutte on n'avait jamais vu ça. Le patron a tout de suite joué le jeu, promettant de payer l'Anaem et accordant à ses employés des CDI ou des CDD de longue durée. Pour autant quand ils lui ont annoncé qu'ils restaient ("Même le soir ? – Oui, même le soir… – Même le dimanche ? – Oui, même le dimanche…"), il n'a pas pu s'empêcher de faire la grimace. "Ce n'est pas qu'on n'a pas confiance en lui, mais on ne peut plus s'en remettre à des promesses", explique Sacko, calmement, en articulant, sans jamais se départir de son sourire bienveillant. "On l'aime bien, le patron. Mais nous devons rester unis, et mettre la pression jusqu'au bout."

 

Sacko a 29 ans, et il travaille aux Maçons parisiens depuis qu'il est arrivé en France il y a sept ans. "Moi non plus, au départ, je ne comprenais pas. Ce sont mes oncles qui m'ont convaincu de la nécessité du mouvement…" Il laisse filer son regard par la fenêtre. Ses yeux doux brillent dans la lumière du nord. C'est lui le porte-parole. "Au début, je ne voulais pas, c'est lourd à porter, c'est même risqué vis-à-vis du patron… Mais je travaillais au dépôt, alors je connaissais tout le monde. Et puis il paraît que ma voix passe bien."

 

MAIN-D'ŒUVRE DISQUALIFIÉE


Ici, donc, pas de ces "patrons voyous" si souvent montrés du doigt, non, ni maltraitance ni anomalie du système, juste le système lui-même dans sa propre aberration, dans sa propre logique qui conduit une entreprise, fût-elle une «coopérative», à avoir recours à l'utilisation d'une main-d'œuvre disqualifiée et muselée. Car, contrairement au grand dessein présidentiel, il semble bien que ce ne soit pas de cerveaux que la France ait le plus besoin pour faire bouillir la marmite, mais de gros bras, d'hommes capables de rester de longues heures sans broncher devant des fourneaux trop chauds, dans l'atmosphère irrespirable des blanchisseries, de paysans qui ne craignent ni le gel ni la canicule, de déshérités qui ne peuvent pas dire non à des 35 heures à rallonge où il n'est guère question de payer les heures supplémentaires ou les congés payés, employés et congédiés qu'ils sont par des entreprises d'intérim qui servent d'intermédiaires.

 

Inutile d'invoquer là un capitalisme honteux : ces travailleurs clandestins représentent bel et bien aujourd'hui un segment du marché à part entière, dont la vraie spécialisation est d'être sans voix. Les spécialistes du management le savent : muni de papiers, l'ouvrier acquiert des droits, l'exploité se découvre des revendications, et l'ancien paysan comprend vite comment maîtriser le rapport de force pour conquérir sa place au soleil. C'est la loi vitale de l'évolution sociale.

 

"Ecris le verbe aller… Comment tu dis "aller" ? Je… Je vais. V.A.I.S. Tu vas. V.A.S. Il…" Le professeur, c'est Gandéga Yelli, celui que tout le monde appelle Jean. Il n'est allé à l'école que jusqu'au CM2 mais ici, tous les jours, c'est lui qui fait la classe à ces élèves attentifs et volontaires, dont les doigts fins cherchent à comprendre les pleins et les déliés qui les mèneront au savoir et à la richesse. Une grève est un huis clos intime où se joue bien plus qu'un conflit social. C'est le moment où l'on peut réapprendre à vivre. Doucement lové sur son matelas, Salou lit Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, le roman d'Eric-Emmanuel Schmitt. Pourtant, il y a dix ans, quand il a débarqué en France il était, comme la plupart d'entre eux, analphabète.

 

Beaucoup de ces hommes viennent du même village : Troula, 2 700 habitants, sud-ouest du Mali, district de Kayes. L'Afrique sahélienne, dont la poussière a donné à l'Europe ses gros bataillons de travailleurs immigrés. Sans papiers, aucun ici n'a encore pris le risque de retourner là-bas. Mais le téléphone est un cordon ombilical puissant. "Quand tu dis au pays que tu es en grève, les mamans s'inquiètent… Mais elles aussi ont compris la nécessité du mouvement. Sans leur soutien, je ne crois pas qu'on aurait pu", soupire Sacko. Une solidarité communautaire comme un invincible ciment. Il n'est qu'à regarder ces hommes manger, debout et nobles, autour des deux tables en formica qu'ils ont dressées entre les casiers du vestiaire, pour comprendre leur sourde détermination. Ces gens-là jouent leur vie dans ce combat. Dans deux vasques remplies d'un mafé bien gras et calorique, les mains plongent pour porter à la bouche la nourriture commune. "Mange, mange, sinon tu vas avoir faim dans deux heures", sourient-ils devant l'air embarrassé de l'étranger.

 

UNE CAUSE ET UNE ARMÉE


Un krach boursier ? Une banquise qui fond ? Un Parti socialiste qui implose ? Pour eux, 2008 restera l'année de la grève. C'est que, depuis le 15 avril, on a débrayé dans quelque cent entreprises en région parisienne. Avec un résultat inespéré : 1 200 régularisations déjà ! Une victoire qui est née ici, à quelques stations de bus, à la bourse du travail de Massy. C'est là, dans son petit bureau de l'Union locale CGT, entre les œuvres complètes de Lénine auxquelles il tient tant et un gros code du travail, que Raymond Chauveau a vu débarquer en 2006 les travailleurs d'une blanchisserie de son secteur, Modeluxe à Chilly-Mazarin. Il le dit : "J'ai beaucoup appris sur ce conflit."

 

Juridiquement, mais aussi syndicalement : il découvre, chez ces sans-papiers, à la fois une cause et une armée. L'homme aime les révolutions et il sent bien qu'il y en a une à la clé. Le 15 avril à l'aube, il lance la première vague : quinze entreprises sont bloquées simultanément. Les sans-papiers dorment sous des bâches, se chauffent autour de braseros, forment dans les manifestations des bataillons visibles. La solidarité joue à plein : les gens apportent de la nourriture, des matelas… et des téléviseurs – essentiels pour ces hommes qui vénèrent plus Mahamadou Diarra, milieu de terrain du Real Madrid, que les une-deux de Marx-Engels. Deuxième salve le 22 mai. Les salariés de vingt-six entreprises se mettent à leur tour en grève comme un seul homme. La troisième vague est dans les tuyaux, mais le gouvernement a enfin compris qu'il s'est pris les pieds dans le tapis et commence à négocier. La CGT laisse passer la trêve estivale avant de lancer un nouveau coup de semonce le 17 septembre. Aux côtés des marmitons du célèbre restaurant La Tour d'argent : nos Maçons parisiens…

 

Le «vieux» – 44 ans – a posé sa «brosse à dents africaine», une tige de bois aux vertus médicinales dont il semble ne jamais se séparer, il a enfilé son costume bleu marine, une chemise blanche, et noué autour de son cou sa plus belle cravate : c'est l'heure de faire les courses au supermarché Cora, de l'autre côté de la voie express. Coulis de tomates, sucre en poudre, riz, pâtes et Dakatine, la pâte d'arachide. La base de leur alimentation. Sur le grand parking du supermarché, soudain une voiture s'arrête à sa hauteur, c'est une femme. Elle lui demande de le dépanner. Il ne comprend pas, puis comprend. Elle n'a plus d'argent, n'a vu que son complet bleu et sa cravate. "Alors c'est la crise, vraiment, s'exclame-t-il en riant. Mais madame, je suis en grève depuis deux mois."

 

C'est lui, le vieux, qui eut le premier l'idée de rejoindre la grève. Il venait de voir à la télévision les images de ces frères levant haut le drapeau de la révolte. A la télé, ils appelaient cela "la régularisation par le travail", on était en mai, le joli mois, et il en avait marre d'être un illégal. Dix ans déjà que le "vieux" est en France. 26 novembre 1998. Drôle d'anniversaire. Dix ans à raser les murs, à faire profil bas. En 2005, il a cru aux régularisations massives que promettait le gouvernement. Comme 25 000 autres clandestins, il a déposé son dossier à la préfecture. 6 000 ont été acceptés.  Il en garde l'impression d'un piège. "A la sous-préfecture du Raincy, raconte-t-il, la dame m'a demandé de rapporter mes faux papiers pour établir le dossier. Je suis allé les chercher. Quand je suis revenu, elle a appelé deux policiers qui m'ont passé les menottes, mains derrière le dos, et m'ont emmené au commissariat. Heureusement, ils ont fini par me relâcher, à 17 heures, parce qu'ils avaient trop de monde !"

 

Comme prévu par la météo, la neige a fini par tomber avec la nuit. Une neige hésitante qui fond en touchant le sol. La lune est lugubre et froide. Les fumeurs sortent à tour de rôle se glacer le sang et se réchauffer les poumons. "Ici c'est la nuit africaine, explique Sacko. Il n'y a pas d'extinction des feux, ce n'est pas : "A 21 heures tout le monde au lit !" On dort quand on est fatigué…" Sumaré Djabé, le Congolais, lit son petit coran en remuant les lèvres avec concentration. Insensible aux conversations et aux lazzis qui suivent un match de deuxième division, il semble voyager de sourate en sourate vers ce dieu qui s'est allié à la CGT pour les sortir de là.

 

Sous la lumière du néon, les joueurs de belote ne désarment pas. Les parties sont nerveuses et mémorables. Hormis quelques variantes africaines dans les règles du jeu et l'absence d'alcool – islam oblige –, on pourrait se croire dans n'importe quel café d'Auvergne ou des Pyrénées. Ceux qui ne jouent pas discutent encore des primaires socialistes. "Martine ? Mais elle a tout cassé avec les 35 heures ! – Arrête, va, tu dis n'importe quoi, c'est Ségo qui mélange tout !" Et à les écouter, on finit par se demander naïvement en quoi ils ne sont pas français. Ils portent les écharpes tricolores du PSG, se passionnent pour le débat au sein du parti socialiste, regardent la "Star Ac'", jouent à la belote et construisent avec leur sueur et leurs mains des immeubles pour la croissance de notre économie…

 

LE CŒUR QUI CHAVIRE


Salou le Mauritanien aime les cartes. Quand il était petit, son père le battait s'il le trouvait à jouer plutôt qu'à s'occuper du bétail. Ce père tout-puissant était venu en France en 1959, à Saint-Denis, et puis était reparti vingt ans plus tard, avec son pécule, pour acheter des vaches et retrouver sa femme et ses deux filles. Salou était né peu de temps après. "Mais les vaches, là-bas, cela ne vaut pas grand-chose, et puis il suffit de la moindre sécheresse pour qu'elles meurent." Quand il a eu 5 ans, en 1985, cent bêtes sont mortes ainsi de faim. De cette époque, il a encore, imprimée sur la rétine, l'image de ce père, soudain impuissant, qui n'arrivait plus à cesser de pleurer.

 

Et là, d'un coup, Salou, de repenser à tout ça, de repenser à son père, de repenser au jour où ce père est mort – alors que lui-même était en France et qu'il ne pouvait rentrer l'enterrer, faute de papiers –, il en a le cœur qui chavire. "Maintenant ma vie est en France, je veux m'intégrer, m'intégrer, m'intégrer encore plus."


3 heures du matin. Le silence est retombé. On n'entend plus que le souffle des hommes qui ont trouvé le sommeil. Sur le damier des matelas de nouveau répandus sur le sol : vingt et un cocons. Vingt et une chrysalides, vingt et un paysans, devenus maçons par la force des flux migratoires et de l'économie mondiale, attendant leur mue. Vingt et un travailleurs qui cherchent dans la nuit à devenir français.

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